WANG XIAN OU L'ANTI - MAITRE

 Par geneviève Gancet

Article paru dans le magazine "Génération Tao"

Des Maîtres il en est, il en fut, de toutes sortes : d'école, de ballet, chanteur, de conférence, corbeau ( sur un arbre perché), savetier, pâtissier, d'armes etc...Empreint d'une certaine noblesse, du savoir, du savoir-faire et du savoir-être, le Maître se pare en Orient d'un supplément d'aura qui lui confère, aux regards occidentaux en demande de spiritualité, une sorte d'autorité naturelle et magique.

Etre Maître ou pas, à quoi le mesure-t-on ? Dans le comportement, l'attitude ? Est-il Maître, celui qui en donne le titre ? Est-il reconnu par d'autres à cette place ?

S'il est vrai qu'en Chine, dans le domaine des Arts Martiaux, la notion de Maître appartient à une hiérarchie officielle *(professeur, puis professeur connu, puis Maître, puis Maître connu ) , comparable à nos hiérarchies universitaires, il en est comme en Occident qui en font étalage, et d'autres qui, acceptant ce titre avec la plus grande discrétion, s'en montrent dignes dans leur art de transmettre et d'enseigner.

Maître Wang Xian mérite d'être évoqué ici comme une sorte d'anti-maître, c'est à dire comme quelqu'un qui n'a pas besoin de se parer du titre pour être considérable comme tel.

La plus éloquente réponse qu'il ait donnée lors d'un stage, à une personne qui lui posait une question existentielle fort intéressante, mais très compliquée, tient en quelques mots : " Les choses sont beaucoup plus simples que cela ! " (en chinois : ? ? ?)

Depuis, quand je pratique, plus je pense à cette réponse, plus je me relâche, et plus je sens que la réponse existentielle est d'être, là , maintenant ...alors être Maître ou pas ...!

A moins que, si l'on vous dit Maître, Wang Xian, c'est que l'on vous sent parfois si proche, si familier, comme Maître Chat qui les yeux mi-clos, veille et rassure, mais peut bondir à tout instant. Si l'on vous dit Maître, c'est qu'on a presque failli dire " tu ", mais quand même respect oblige, même si tu pardon vous , ne comprenez pas un mot de français.

C'était au stage de Parthenay, juillet 99. Notre perle rare, formé par les plus prestigieux héritiers de la génération de Chen Wanting était invité par l'association Ebène, sous l'impulsion d'Alain Chauveau *(voir les tribulations de 3 français en Chine, août 98 ).

Ce grand chanceux de Wang Xian allait profiter de la très reposante verdure de la campagne poitevine, et frais comme un gardon - qu'il apprit avec bonheur à taquiner dans les rivières alentours - venait quotidiennement guider ses stagiaires dans l'approfondissement de la forme Chen et du Tui shou de Chenjiagou.

Depuis 4 ans que nous suivions son travail, il n'avait jamais paru aussi et disposé à transmettre son art , disponible à tous et à chacun , n'hésitant pas à guider en priorité, lui-même, les débutants, et à corriger individuellement , dans une approche personnalisée.

Et pourtant, dans cette proximité, quelque chose d'impressionnant se dégage du personnage apparemment si calme, si peu clinquant avec ses chemisettes proprettes et son pantalon de tergal gris bon chic bon genre british , comme les messieurs tout le monde croisés mille et une fois dans les rues de Wenxian, ou de Beijing, ou d'ailleurs en Chine.

Sa haute silhouette à l'abdomen un peu proéminent , sa démarche nonchalante et droite ne manquent certes pas d'élégance, mais son secret , son truc, c'est les fa jing* (sorties de force).

Imaginez ....Félin au pas feutré, au contact doux et léger, de loin superficiel effleurement, de près toucher subtil et profond, sensible au moindre frémissement.

Tuishou ...le calme avant la tempête, l'infime secousse qui réveille l'élève leurré par tant de douceur, et l'incite à la vigilance. Observateurs lointains, vous n'y verriez que du feu, qu'un échange attentif, courtois, peut-être monotone entre un maître chinois aux yeux discrètement malicieux et un(e) tuishouiste plein de bonne volonté mais encore si gauche !

Chez Wang Xian, l'ébauche du fa jing est tout un poème, qui promet de sévères et fulgurantes déflagrations, juste fusion du travail énergétique et de la précision des chin na. La force jaillissante est un coup de foudre isolé dans un ciel encore serein, elle ne dérange pas le paysage n'épuise pas le ciel en trombes orageuses et dévastatrices. Mais aussi isolé soit-il, c'est un coup de foudre qui crépite sur sa cible précise et l'appelle dans un échange d'électricité à vif.

Et puis tout redevient paisible, comme si rien ne s'était passé...Dire qu'il faut des années de travail pour réapprendre à réagir de manière " naturelle ", le même naturel qui habite le maître lorsqu'il s'exprime aussi bien dans la plénitude de la Forme Traditionnelle, Lao Jia, que dans la concentration des Fa jing. Wang Xian, s'il démontre et explique les techniques, s'il encourage les élèves à les expérimenter, ne cherche pas quant à lui à prouver sa force ou son niveau. Nul besoin. Il ne cherche même pas à être modeste .

Ce qu'il serait tentant de nommer " Maestria ", si tant est que le terme italien élève la maîtrise jusqu'à la virtuosité, est devenu autre chose, dans la maturité de ce personnage, autre chose comme ..." le naturel ".

C'est aussi simple que cela.