LES ENFANTS DE CHENJIAGOU.

 Quelques photographies des enfants de Chenjiagou

Pour les fous de Taiji que nous sommes, la vraie Mecque, c'est Chenjiagou. Le projet d'aller en Chine mûrissait depuis quelques années déjà, nous rendant disponibles à l'opportunité, au juste moment : était-ce la venue de Maître Zhang, au mois d'avril 98, le besoin d'aller aux sources, le défi qu'une telle traversée pouvait représenter, et peut-être la dynamique dont nous nous sentons porteurs, pour l'association Kien Li ?

Un séjour en Chine de presque un mois ne peut se résumer en quelques lignes : tant de rencontres, de situations inhabituelles, d'impressions diverses se sont offertes à nous! Aussi me paraissait-il important au fil de cet article, de communiquer ce qu'il y a de plus populaire et vivant dans le Taiji quan,de par son origine et de par la manière dont il imprègne la vie des héritiers de la transmission Chen,les enfants de Chenjiagou.

Notre séjour s'est déroulé au moment du 5 ème Congrès International de Taiji quan de la ville de Wenxian,organisé par le Centre d'entraînement deTaiji, Centre dirigé par Maîtres Wang Xian et Maître Chen Zenglei. Chenjiagou, humble village. Lorsque nous décidons d'aller visiter Chenjiagou, la météo n'est pas très favorable mais cette localité n'est qu'à une petite demie heure de route de Wenxian. La pluie ne nous dérange pas plus que la chaleur moite, à laquelle nous commençons à nous habituer. Dans le minibus quelque peu rafistolé, Alain Caudine, Alain Chauveau et moi-même partons en compagnie de Li Yuxi, notre guide, de Maître Zhang Dongwu et de deux ou trois autres personnes du centre de Taiji, heureuses de profiter du voyage.

Depuis la ligne droite de la route principale, le premier virage à gauche après la traversée d'une rue commerçante nous mène sur une piste ocre rouge, sillonnant les champs de maïs, jusqu'aux premières maisons du village, bien plus typées que les alignements gris des immeubles de Wenxian. Une stèle commémorative plantée à l'entrée de la bourgade, en bordure de champ, annonce Chenjiagou, premier maillon de la transmission du Taiji quan. Et là, pour les occidentaux que nous sommes, c'est l'instant magique, le choc émotionnel, si loin de la France.

Aucun doute, quelque chose, un souffle, rend ce lieu sacré :

Est-ce la rusticité des rues et des bâtisses de briques rouges et de pisé brun, conservant au village son cachet d'autrefois ? Certains murs, plus hauts que d'autres, signalent les maisons des notables, les protégeant ainsi, 3 siècles plus tôt, d'éventuels assaillants. Ces murs d'enceinte s'harmonisent avec l'ocre jaune de la terre battue des ruelles. Les demeures de Maîtres sont plus spacieuses que la plupart des maisonnettes sombres, nichées au fond de leur modeste cour.

Nous arrivons devant la lourde porte de la maison de Chen Dehu, là où Chen Chang Xing, descendant à la 14 ème génération de la famille Chen, transmettait il y a presque 200 ans le Taiji quan reçu de Chen Wanting, aux héritiers de la famille Chen. Chen Dehu, natif de Chenjiagou, tenait auparavant une boutique d'apothicaire à Taihetang, dans la province du Yongnian.Il avait pour apprenti un certain Yang Luchan, originaire d'une famille pauvre de cette même province.Chen Dehu emmena son serviteur à Chenjiagou, et là,secrètement, celui-ci observa les séances de transmission intrafamiliales, dirigées par ChenChang Xing . Le Maître finit par reconnaître la valeur et la qualité de l'humble observateur, et l'admit comme disciple.

Ainsi Yang Luchan étudia-t-il avec Chen Chang Xing les secrets de l'Art de la famille Chen, dans la maison de Chen Dehu, pendant 7 ans . " Fukui ", comme Yang Luchan se surnommait lui-même, revint dans sa province d'origine, puis retourna une deuxième fois à Chenjiagou et enfin partit enseigner le Taiji quan à Pékin, où, défié par de nombreux maîtres, il eut la victoire et fut surnommé " l'invincible Yang " .

Mais la plupart de ses élèves étaient des fils de familles nobles, soucieux avant tout d'entretenir leur forme physique, sans plus . Aussi Yang Luchan minimisa-t-il, et transforma, les mouvements plus intenses, plus martiaux, plus compliqués, en des mouvements plus simples, plus doux.

Ainsi le style Chen a donné progressivement naissance au style Yang, au fur et à mesure des nombreuses modifications apportées par Yang Jianhou, fils de Yang Luchan, puis Yang Chen fu, son petit-fils, au siècle dernier et au début de ce siècle.

Grâce à la vigoureuse promotion effectuée par Yang Luchan, le Taiji quan créé par Chen Wanting s'est popularisé dans le monde entier, bien au-delà des murs d'argile de Chenjiagou.

Pour ouvrir la porte massive de la demeure de Chen Dehu, il faut aller demander la clef auvieux gardien qui habite dans la maison voisine . Sur les pas de porte alentours, les gens assis sur des tabourets ou tout simplement accroupis, nous regardent avec une curiosité bienveillante.Nous échangeons sourires et saluts : "Nihao ! "

Quelques joyeux enfants du village s'engouffrent avec nous sous le porche, ouvert sur une petite cour intérieure. Deux bâtiments assez austères forment la demeure de ChenDehu, abritée par la paisible végétation d'un enclos verdoyant, spacieux jardin insoupçonnable au dehors ! Cette visite quasi privée , en petit comité, nous touche comme un rare privilège. Peut-être l'endroit aurait-il eu moins de charme sous l 'afflux touristique qu'il connaît parfois.

La salle principale de la maison de Chen Dehu , marquée par l'empreinte de Chen Chang Xing, a été transformée en musée. Le buste du détenteur des secrets de la lignée Chen trône au centre de la pièce. De part et d'autre, deux scènes rappellent les grands moments de la diffusion du Taiji quan à partir de son lieu d'origine, le passage du flambeau de Chen à Yang : à droite, les statues de Chen Chang Xing et de Yang Luchan, le second recevant le coffret aux secrets de la main de son Maître. A gauche, la deuxième scène représente Yang Luchan en plein entrainement avec le fils de Chen Chang Xing, Chen Genhui, devenu son " frère " de pratique, de même génération.

Dehors, nous attendent la fraîcheur relative du jardin, l'ombre des pins et de quelques accacias ténus. Cachée par l'espalier où s'écoule le feuillage d'un liseron, la petite masure où logeait Yang Luchan parait nous attendre, simplement. L'on aurait envie de s'adresser à elle : " Nous sommes venus de si loin pour te voir, et nulle barrière n'obture ton entrée, nulle pancarte n'interdit de toucher la rugosité de tes murs, à peine lézardés. " A l'intérieur, les poutres tiennent encore solidement, au- dessus du plus grand dénuement : de quoi dormir, de quoi recueillir un peu de nourriture. Le sommier en bois est authentique, c'est là que se reposait " Fukui ",pas encore " invincible Yang ", après d'exténuantes séances d'entraînement.

Le bol à riz est encore à sa place, et de minces barreaux de bois habillent la modeste ouverture servant de fenêtre sur le jardin, par laquelle on aperçoit ,tout près, dressée sur les quelques marches d'un podium bétonné, la stèle commémorative offerte par la Corée en 1992.

Par facétie, Maître Zhang nous encourage à poser en posture Taiji et immortalise lui-même l'instant, ce qui lui donne une bonne occasion de se servir de l'appareil photo tout neuf d'Alain Caudine. Nous résistons difficilement au fou rire, en " serpent qui rampe " ou en " simple fouet ", devant ce vénérable monument.

Le jardin sent la terre humide et chaude, les feuillages tremblent un peu sous les premières gouttes de pluie. Notre accompagnateur estime qu'il nous reste un peu de temps avant l 'averse, pour aller visiter le petit cimetière où est enterré le fameux descendant des Chen à la 18 ème génération, Maître Chen Zao Pei, dont les disciples renommés transmettent actuellement dans plusieurs pays l'art du style Chen. Ce sont Wang Xian, Chen Zhenglei, Zhu Tiancai et Chen Xiaowang.

Pour nous, le détour est indispensable. A peine franchi le seuil et la lourde porte bicentenaire de la demeure de Chen Dehu, notre groupe chemine un moment dans la rue principale de Chenjiagou, toujours accompagné par les joyeux gamins et tant pis pour la pluie qui menace de nous arroser copieusement . Nous courons, traversons un champ dont l'argile sèche et fendillée, mêlée de pluie se fait boueuse, et filons à l'abri derrière la pierre tombale de Maître Chen Zaopei. Sous la généreuse frondaison des pins, nous réalisons difficilement que le grand Maître repose sous nos pieds, sous le tumulus dépouillé où rampe un maigre lierre. Un garçonnet joue à cache-cache autour de la stèle du Maître.

C'est dans l'ordre des choses.

On ne dit rien, on est là sous la pluie, on se sourit tout à la fois étonnés, charmés, recueillis et respectueux de vivre ce moment si près du Tao.

Plus tard, une deuxième visite à Chenjiagou nous conduit à faire la connaissance de Chen Xiaojing, petit-fils du grand Chen Fake et frère de Chen Xiaowang. En effet, alors que nous découvrions l'endroit où s'élevait jadis la maison de Chen Wanting, fondateur du Taiji, nous avons rencontré un jeune chinois originaire de Chenjiagou mais professant le Taiji depuis plusieurs années aux Etats Unis, où il semble jouir d'une certaine renommée. Ren GuangYi, comme il se nomme, nous propose sympathiquement de nous conduire chez Chen Xiaojing, frère de son propre Maître Chen Xiaowang.

La maison de Chen Xiaojing est modeste, mais nous sommes accueillis avec la plus grande amabilité ; Ren nous présente également le fils de de Chen Xiaojing et nous résume rapidement les différents liens de parenté entre Chen Fake et ses ascendants.

Chen Xiaojing, son fils, Ren Guang Yi, eux qui nous ouvrent leur porte et nous offre le thé, dans la plus grande gentillesse et avec la plus chaleureuse simplicité, ce sont les enfants de Chenjiagou, les descendants des Chen, les maillons de la transmission .

Saute-mouton, pirouette et Taiji quan.

D'autres enfants, que nous avons rencontrés sur le poussiéreux mais vénérable tapis du Centre de Taiji quan de Wenxian, sont eux aussi des maillons de la chaîne ,parce qu'ils apprennent cet Art venu de Chenjiagou , tel leur patrimoine.

Dans la salle d'entraînement, où tous les jours Maître Zhang nous donne rendez-vous dès 8 heures 30 ,une ribambelle de mômes de 4 à 12 ou 13 ans ont déjà commencé leur échauffement sportif par un moment très joyeux de défoulement. C'est là qu'ils expriment leur vitalité par des pirouettes, des roulades, des cabrioles et saute-mouton, et aussi par des simulations de tui shou, comme leurs aînés, mais qui dégénèrent parfois en de vraies bagarres. Puis ils se rassemblent en un groupe plus discipliné autour du " grand frère ", adolescent chargé pour la journée de la responsabilité pédagogique : échauffements techniques,

jogging et exercices autour du bâtiment, en préambule à l'apprentissage de Lao jia, la Forme Ancienne, ou au maniement éducatif des armes traditionnelles. La première fois que les enfants nous voient traverser le tapis, leurs yeux fendus et pétillants s' arrondissent. Certains interrogent du regard, d' autres sourient de surprise et murmurent à l'oreille du copain, ce qui nous fait réaliser qu'il ne doivent pas voir beaucoup d'étrangers au Centre de Taiji quan !

A l'évidence, ils ont une folle envie de communiquer avec nous : Alain devient complice, et l'envie de jouer avec eux le titille, il ferait bien une petite cabriole !

Déjà, le premier contact est photographique, et ces moineaux sont tous contents de poser avec nous devant l'objectif.

Deux ou trois jours suffisent à créer des liens, depuis le jovial " nihao " du matin, ou " hallo ", leur référence américaine, jusqu'aux rires gentiment moqueurs, les plus attachants recherchant le contact physique : une tape sur le bras, sur la main, pour nous inviter à admirer leurs performances acrobatiques héritées de Shaolin.

Un garçonnet de 10 ans, le regard candide , me donne son amitié en me tendant sa main. Un beau cadeau.

Et puis il y a " Moustique ", enfin celui que nous avons surnommé ainsi, garçonnet haut comme trois pêches de Pékin. A-t-il 5 ans, 6 ans ? Il cherche à nous faire admirer ses étonnantes galipettes, roues sur une main, festival de roulades avant, arrière : Mais il a aussi de solides cordes vocales et braille de tous ses poumons dès qu'il est bousculé par un plus grand.

Ainsi avons-nous assisté deux fois en deux jours, à peu près à la même heure, au règlement d'un conflit : bousculé malencontreusement ou non - par un grand, Moustique s' effondre théâtralement sur les fesses, tête relâchée en arrière, et beugle de sa voix la plus déchirante toutes ses larmes de rage et de vengeance.

L'agresseur accompagné de témoins s'approche alors de la victime afin de régler la question, écoutant patiemment les pleurs rageurs comme une punition symbolique.

D'autres enfants les entourent en cercle d'arbitrage, palabrent, pèsent les torts, donnent raison à l'un ou à l'autre, calmement, cherchant à plaider à l'un la cause de l'autre. Au bout d'un bon quart d'heure, les larmes s'étanchent. Peut-être Moustique ne sait-il plus pourquoi il pleure, mais il a été le pôle d'attraction, et tout est oublié dans un sursaut de gaité.

Dans une salle contiguë, réservée au Tui Shou, les jeunes futurs champions s'entraînent en prévision des compétitions du Ve Congrès International de Tai Ji Quan de Wenxian, prévu pour la semaine suivante. Ces adolescents, sont comparables à des athlètes complets, car ils commencent à maîtriser aussi bien les fondements et les formes d'armes ou à mains nues du Tai Ji Quan, que les règles martiales liées au travail à deux. Nous admirons leur travail et nous nous sentons plus débutants que jamais.

Ainsi passent les journées d'entraînement allégées par l'ambiance primesautière des Taijiquanistes en herbe, dont les pères, les mères, les grand-parents, pratiquent très probablement l'art transmis par Chen Wanting, le plus naturellement du monde. Ils sont tous, au fil du temps, les enfants de Chenjiagou.